La France en retard ?

Vincent Bernat

Note

Cet ar­ticle a été pu­blié dans « W », un an­nuaire de sites web ac­com­pa­gné de quelques ar­ticles que je main­te­nais entre 1996 et 1998. Il est re­pro­duit ici avec quelques re­touches cos­mé­tiques dans un but de conser­va­tion his­to­rique de cette période.

Alors qu’In­ter­net a pris une crois­sance ex­po­nen­tielle dans les foyers amé­ri­cains, ca­na­diens (y com­pris qué­bé­cois) ainsi que dans d’autres pays dé­ve­lop­pés, son im­plan­ta­tion dans les foyers fran­çais est ex­trê­me­ment li­mi­tée. Fai­sons le point de la si­tuation.

De Monsieur le Président de la République#

Lors de son ré­cent dis­cours, Jacques Chi­rac nous a fait une pe­tite pa­ren­thèse sur In­ter­net et son dé­ve­lop­pe­ment en France. Il an­non­çait sa vo­lonté d’y bran­cher les col­lèges et ly­cées de France. Ce­pen­dant, In­ter­net reste pour notre gou­ver­ne­ment un ré­seau amé­ri­cain qui tente d’en­va­hir les braves Gau­lois. Le Pré­sident se borne à sa vi­sion de la réus­site fran­çaise du mi­ni­tel en an­non­çant qu’il dé­si­re­rait plu­tôt un ré­seau eu­ro­péen plu­tôt qu’américain…

Quelques se­maines au­pa­ra­vant, lors d’une inau­gu­ra­tion, alors qu’on lui pré­sen­tait un or­di­na­teur, ce même pré­sident a mon­tré du doigt la sou­ris en de­man­dant « Qu’est-ce donc cet ob­jet ». C’est un bel exemple de la com­pé­tence du gou­ver­ne­ment à ce sujet.

Les « aides » du gouvernement#

Nous ap­pre­nons donc que le gou­ver­ne­ment fran­çais fait tout pour pous­ser le dé­ve­lop­pe­ment d’In­ter­net. Pour­tant, on a beau­coup de mal à voir en quoi consiste cet ef­fort. On s’aper­çoit bien vite des me­sures res­trictives :

  • Le chif­fre­ment n’est pos­sible qu’avec une au­to­ri­sa­tion hors de por­tée du par­ti­cu­lier ou de l’in­ter­naute lambda. Il y a quelque temps Bill Gates a tenté de convaincre le Pré­sident de li­bé­ra­li­ser le chif­fre­ment. Échec, il est re­parti en dé­cla­rant que « avant nous avions un pro­blème avec le gou­ver­ne­ment amé­ri­cain, main­te­nant nous en avons un avec le gou­ver­ne­ment fran­çais ». Sans le chif­fre­ment, le com­merce élec­tro­nique ne pourra pas ex­plo­ser en France, les usa­gers ayant trop peur des pro­blèmes de sé­cu­rité ra­bat­tus sans ar­rêt (ceux-là même qui uti­lisent le mi­ni­tel pour des tran­sac­tions fi­nan­cières alors que rap­pe­lons-le le mi­ni­tel ne dis­pose d’au­cun moyen de cryp­tage, tout cir­cule en clair).

  • Des coûts de fonc­tion­ne­ment pro­hi­bi­tifs sym­bo­li­sés par le prix des com­mu­ni­ca­tions et de l’abon­ne­ment. Sa­chant que l’abon­ne­ment vient en­core de mon­ter et que le prix des com­mu­ni­ca­tions va faire de même (même si on tente de nous dé­mon­trer le contraire), il est dif­fi­cile de croire que grâce à ces me­sures In­ter­net va se dé­ve­lop­per en France.

  • Des ac­tions ju­ri­diques di­verses comme les actes de cen­sure sur les news­groups dits « illé­gaux » ou comme le pro­cès contre Geor­gia Tech pour son contenu an­glais ou en­core plus ré­cem­ment l’an­nonce de la fer­me­ture de My­gale qui pa­raît-il consomme la bande pas­sante ô com­bien pré­cieuse de Re­na­ter (ré­seau re­liant les uni­ver­si­tés en France) qui sont pour­tant loin d’être li­mi­tés. My­gale est un ser­veur où l’on peut en­tre­po­ser des pages gra­tui­te­ment. Un bel es­pace de liberté.

Un Internet trop libéral#

Mal­gré sa soi-di­sant vo­lonté de dé­ve­lop­per In­ter­net en France, le gou­ver­ne­ment conti­nue de prendre des me­sures res­tric­tives car il ne peut contrô­ler In­ter­net. Im­pos­sible d’en faire une ins­ti­tu­tion gou­ver­ne­men­tale ou de per­mettre au gou­ver­ne­ment d’avoir un œil sur tout.

In­ter­net dé­range ; il per­met d’ex­pri­mer comme on l’en­tend ses opi­nions, de faire fi des fron­tières, des lois na­tio­nales et res­tric­tives. Il n’est sou­mis à la ré­gu­la­tion d’au­cun gou­ver­ne­ment, non pas faute de lois va­lables, mais parce qu’il est beau­coup trop dif­fi­cile de ré­gler un pro­blème ju­ri­dique quand il peut mettre en jeu plu­sieurs pays.

Les mé­dias ef­fraient l’opi­nion et le gou­ver­ne­ment : pé­do­phi­lie, tra­fic, na­zisme. Et le gou­ver­ne­ment conti­nue de prendre des me­sures res­tric­tives sans au­cune connais­sance en la ma­tière. Bref, In­ter­net effraie.

La question du minitel#

Beau­coup pensent que le Mi­ni­tel est res­pon­sable du re­tard fran­çais. Le Mi­ni­tel est un suc­cès té­lé­ma­tique bien fran­çais qui est en­vié dans le monde : un sys­tème ac­ces­sible à tous, simple et sur­tout qui per­met de faire payer di­rec­te­ment le ser­vice rendu.

Le Mi­ni­tel dis­pose d’atouts de taille : sim­pli­cité et dis­tri­bu­tion à grande échelle mais sur­tout de fai­blesses : len­teur, peu d’ou­ver­ture. Le Mi­ni­tel au­rait dû se mo­der­ni­ser pour de­ve­nir fi­na­le­ment un ter­mi­nal In­ter­net. Mal­heu­reu­se­ment, si la vi­tesse a aug­menté, il faut en payer le prix. Les Fran­çais sont sa­tis­faits du Mi­ni­tel et le gardent donc en igno­rant In­ter­net, zone sau­vage et sans loi.

Quelle so­lu­tion ? Voici une liste se­lon moi des choses qui de­vraient être faites (par le gou­ver­ne­ment) pour amé­lio­rer la pé­né­tra­tion d’In­ter­net dans les foyers français :

  • Ré­duire les coûts té­lé­pho­niques en éta­blis­sant un for­fait lo­cal plus avan­ta­geux que ce­lui nou­vel­le­ment mis en place ou même en sup­pri­mant la ta­ri­fi­ca­tion à la durée.

  • Au­to­ri­ser une cer­taine forme de cryp­tage as­sez per­for­mante pour le com­merce élec­tro­nique ainsi que pour le courrier.

  • Or­ga­ni­ser des ma­ni­fes­ta­tions (des concours par exemple) pour le dé­ve­lop­pe­ment d’Internet.

  • Ces­ser les actes de cen­sure ou la mise en place de lois abusives.

  • Faire évo­luer le mi­ni­tel d’une ma­nière ou d’une autre vers Internet.

  • Dé­ve­lop­per et en­cou­ra­ger le dé­ve­lop­pe­ment de ser­vices sur In­ter­net à com­men­cer par les ins­ti­tu­tions gou­ver­ne­men­tales. Vous cher­chez le Web de l’Ely­sée ? Il n’existe pas.

  • Dé­ve­lop­per les struc­tures existantes.

  • Of­frir des ac­cès à In­ter­net dans les en­droits pu­blics (à la poste par exemple).

  • Au­to­ri­ser les opé­ra­teurs étran­gers à œu­vrer sur le sol fran­çais (cela per­met­tra de dé­ve­lop­per une in­fra­struc­ture en­core plus per­for­mante et moins chère).

  • Ne pas igno­rer les par­ti­cu­liers qui par­ti­cipent eux aussi au dé­ve­lop­pe­ment d’Internet.

Cette liste est loin d’être ex­haustive.