Coup de vent sur Netscape
Vincent Bernat
Note
Cet article a été publié dans « W », un annuaire de sites web accompagné de quelques articles que je maintenais entre 1996 et 1998. Il est reproduit ici avec quelques retouches cosmétiques dans un but de conservation historique. Je n’étais pas à l’époque très porté sur le logiciel libre : mon PC tournait sur OS/2.
Ce 22 janvier, Netscape a annoncé sa nouvelle politique : non seulement son navigateur devient gratuit (ce qui n’est finalement pas une surprise), mais en plus, les sources de celui-ci seront distribuées gratuitement à n’importe quel développeur !
L’annonce de Netscape#
De Mountain View en Californie, où se trouve le siège de la société, Netscape publie un communiqué de presse dans lequel se trouve une grande ligne de la nouvelle politique de la société ainsi qu’une belle surprise : Netscape affirme officiellement que son navigateur est désormais en téléchargement libre, ce qui était attendu par la plupart des acteurs du marché, mais aussi, coup de théâtre magistral, qu’elle mettrait à disposition le code source de la version 5 dès que la première bêta sera sortie.
Selon ce même communiqué, cela permettrait d’accélérer le développement du produit phare de Netscape en engageant une armée de programmeurs non payés. Netscape compte mettre en place un site pour fédérer les efforts des divers programmeurs de par le monde et les invite à publier les modifications qu’ils ont effectuées afin de les intégrer dans la version « officielle » (celle qui sera développée par Netscape).
Les motivations#
Bien que le communiqué ne le précise pas, cette décision prise au milieu de l’affaire « Microsoft contre le département de la justice américain » permettrait à Netscape de regagner les parts de marché perdues depuis l’arrivée d’Internet Explorer. Netscape ne peut en effet prétendre concurrencer le géant du logiciel, qui distribue son Internet Explorer gratuitement et même de force, avec un logiciel payant. Cela fut un désavantage cruel pour Netscape qui a mis bien du temps pour s’en rendre compte : Internet Explorer était largement distribué sur tout support (magazines, CD des providers) tandis que Navigator possédait une licence plus contraignante, interdisant ainsi sa distribution par le biais des magazines ou son adoption par les providers.
13% du revenu#
En donnant gratuitement son logiciel, Netscape perd environ 13% de son revenu. Cette part était de toute façon en chute depuis plus d’un an. Netscape ne prend donc pas de risques inconsidérés en offrant Navigator et Communicator.
Mieux encore, Netscape pense fortement pouvoir augmenter ainsi ses revenus grâce au surplus d’internautes qui viendront visiter le site de la compagnie ainsi que les diverses attractions commerciales qui s’y trouvent (et qui rapportent ainsi de l’argent à Netscape). Cela reconstituerait aussi l’image de marque de Netscape qui pourrait ainsi vendre d’une façon plus dynamique ses serveurs…
Pourquoi donner les sources ?#
A priori, la gratuité aurait suffit à regagner une bonne part du marché, celle-ci autorisant une large distribution à l’instar du fureteur de Microsoft. Cependant, Netscape a décidé d’aller plus loin en offrant le code source de ses futurs navigateurs. Pourquoi ? Sans doute parce que la société est bien consciente que la simple gratuité remettrait seulement les deux concurrents au même niveau sur le plan théorique, car en pratique, Microsoft garderait l’avantage de la large distribution avec Windows 95 et les divers partenariats instaurés.
Netscape offre donc à la communauté des développeurs les sources de Netscape, ainsi Navigator s’étendra sur une large variété de plate-formes, mais pourra aussi être totalement modulé selon le désir d’une société ou d’un provider. Il s’agit d’un gain réel pour une entreprise et donc pour Netscape qui récupèrera la mise par le nombre de hits sur sa page d’accueil et dans sa galerie commerciale ainsi que sur la vente de ses produits.
Mais cela permettra aussi à Netscape d’avoir une armée de développeurs à sa disposition, ces développeurs traqueront le moindre bug, le moindre défaut, adapteront le produit pour le rendre plus puissant, plus stable, bref meilleur. C’est ainsi que s’est bâti Linux. Netscape prend l’exemple d’Apache, un serveur Web, dont les parts du marché sont de 44% alors que celui-ci est absolument gratuit et fourni avec les sources, permettant ainsi aux administrateurs et aux développeurs de l’adapter de manière très précise.
Les réactions#
L’annonce de Netscape a créé une onde de choc de par le monde. Sans doute par la surprise créée, mais aussi par l’enthousiasme. Pour le moment, les analystes, programmeurs, chroniqueurs, magazines applaudissent Netscape et les critiques se font discrètes. ZDNet qualifie ceci d’un « coup brilliant », Jean-Louis Gassée dans une chronique pour Libération voit ici un « retour aux sources », News.com récolte essentiellement des remarques positives.
Les développeurs s’impatientent de voir arriver les sources sur le site de Netscape afin de pouvoir adapter Communicator à leur plate-forme ou à leur besoin. Aucune réaction de la part de Microsoft n’a été enregistrée pour l’instant.
Cette annonce a été très bien accueillie par les analystes du marché financier qui ont vu ces derniers mois l’action de Netscape chuter (NASDAQ: NCSP). Dès le jour de l’annonce, l’action est d’ailleurs remontée de quelques points… En tout cas, cette nouvelle stratégie écarte à moyen terme la disparition d’un des pionniers du Web…