La guerre du push
Vincent Bernat
Note
Cet article a été publié dans « W », un annuaire de sites web accompagné de quelques articles que je maintenais entre 1996 et 1998. Il est reproduit ici avec quelques retouches cosmétiques dans un but de conservation historique.
La technologie push permet d’envoyer automatiquement l’information à l’utilisateur plutôt que d’attendre que celui-ci vienne la chercher. Il s’agit aujourd’hui d’un enjeu non négligeable pour les éditeurs de contenu mais aussi pour celui qui réussira à imposer sa norme de diffusion. Inévitablement, le combat se rétrécit aux deux géants : Netscape et Microsoft.
Qu’est-ce qu’exactement est le « push » ?#
Le « push » (de l’anglais pousser) est une technologie apportant l’information à l’utilisateur (en la poussant vers lui) plutôt que d’attendre qu’il vienne la chercher. Aujourd’hui, le mode d’action du Web veut que l’utilisateur aille chercher son information parmi la masse, c’est le « pull » (de l’anglais, tirer). Le mode de fonctionnement s’apparente à la télévision : l’utilisateur choisit un canal selon ses goûts et l’information arrive alors à lui, automatiquement sans qu’il n’ait rien d’autre à faire. Plusieurs avantages sont vus par les promoteurs :
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On est sûr de la source de l’information, plus besoin de vérifier indéfiniment celle-ci.
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On ne cherche plus indéfiniment celle-ci parmi la masse d’informations disponibles sur le Web d’où gain de temps.
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On économise la bande passante en affichant moins de pages.
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On reste passif, la sélection se fait toute seule, toutes les informations arrivent sur l’écran sans un seul clic.
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L’audience est meilleure puisqu’il faut rester sur le canal, elle est plus facile à surveiller, les bénéfices publicitaires montent.
Cependant, il existe plusieurs inconvénients :
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L’interactivité est perdue alors que c’était un atout du Web.
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La connectivité ponctuelle (par modem) d’une majorité des internautes limite l’intérêt (les informations ne viennent que quand celui-ci est connecté).
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La bande passante n’est pas tant économisée que ça en raison de l’arrivée continue d’informations, même non désirées ou regardées (PointCast occuperait 17% de la bande passante avec seulement 12% d’internautes l’utilisant).
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Le Web perd son charme, les webmestres indépendants vont être noyés par les géants du contenu car il faudra rester actif pour visiter leurs sites, ce qui est pour certain beaucoup trop d’efforts.
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Le contenu du Web risque donc de s’appauvrir, de devenir un peu une télévision mondiale améliorée plutôt qu’un média d’expression où tout le monde peut s’exprimer (enfin, du moins ceux qui en ont l’accès).
Point Cast : le pionnier#
PointCast a été le premier à s’engouffrer dans le push. À l’aide d’un logiciel propriétaire, l’utilisateur recevait en permanence des informations selon diverses sources. PointCast n’a pas eu à se soucier des standards puisqu’il n’en existait pas et qu’il était seul sur ce marché. Le principal reproche fait à PointCast est son usage immodéré de la bande passante (17% du trafic réseau). Vient ensuite le fait de l’utilité contestée du flux d’informations permanent qui apporte rarement ce que l’on désire.
Marimba : l’outsider#
Marimba propose une autre technologie pour le push, mais celle-ci ne se limite pas au push. Ainsi, dans les entreprises, il sera possible d’effectuer à l’aide de la technologie de Marimba la mise à jour des logiciels des différents postes. Voulu d’abord par Microsoft puis rejeté au profit de Point Cast, Marimba s’est finalement réfugié sous l’aile de Netscape.
Les deux géants entrent en scène#
Alors que la guerre du push semblait secondaire face à la guerre du HTML, les deux géants, Netscape et Microsoft, ont finalement compris l’intérêt de la technologie sur Internet mais également dans les entreprises. Voyant que cette technologie commençait à avoir du succès, ils ont décidé de se doter d’un logiciel spécifique chacun. Bien entendu, les standards ne concordent pas.
Microsoft a mis au point le CDF (Channel Definition Standard) pour le choix des canaux. Technologie bien entendue propriétaire, nouvelle et donc incompatible avec le reste, elle tente de s’imposer auprès des organismes régulateurs. PointCast a d’ailleurs utilisé cette technologie dans la dernière version de son logiciel. Netscape, quant à lui, décide d’utiliser ce qui existe déjà, un mélange de HTML, Java et JavaScript pour mettre au point la diffusion des informations via NetCaster. C’est la technologie de Marimba qui a été retenue dans ce cas.
Les gagnants, les perdants#
Il est trop tôt pour le moment pour savoir qui va réussir à imposer son standard, mais il reste cependant clair que deux standards différents ne pourront pas continuer à coexister.
Il convient tout de même de se poser la question du bénéfice d’une telle technologie. Transformer le Web en télévision est une idée séduisante pour les commerciaux qui retrouvent là une technologie éprouvée. Seulement, il ne s’agit pas de réinventer la télévision, média passif par excellence. Le Web a réussi en partie grâce à son interactivité. Il serait dommage de réduire celle-ci au simple choix d’un canal.
Notons également que sur le Web, tout le monde est sur un pied d’égalité, plus ou moins. Tout le monde peut publier ses idées sur une page comme celle-ci, exprimer sa rage envers tel ou tel système. Avec l’arrivée du push, l’information sera automatiquement contrôlée, impossible alors de dire ce que l’on veut, comme à la télévision. Le Web indépendant, celui des amateurs, de ceux qui passent leurs nuits devant leur écran pour proposer un contenu différent, moins traditionnel plus alternatif disparaîtra petit à petit. Pourquoi ? Parce qu’ils n’auront plus leur place à côté des grands canaux.
Il restera toujours la possibilité d’aller « manuellement » sur le Web, le vieux Web, qui passera alors pour une jungle où l’information n’est plus ordonnée où il faut chercher des heures pour trouver la moindre parcelle d’information exploitable. Cette zone de ghetto accumulera alors les images négatives : lenteur, présentation non unie, contenus illégaux, illicites, désordonnés, repère de bandits, bref tout ce qui fait le charme de l’Internet en France aux yeux des autorités locales (ça s’est amélioré cependant). Les utilisateurs, devrait-on dire clients, ne se risqueront guère plus sur cette zone mal agencée, mal contrôlée.
Il convient donc d’éviter cette finalité, le push peut exister mais pas dominer, la force du Web est dans sa diversité, dans sa profondeur, ces choses, aucun canal de télévision ne peut les atteindre. Le « pull » doit donc continuer à exister, sinon, on s’achemine vers une télévision vaguement hi-tech, un média contrôlé, uniforme…